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Témoignage d’une jeune curatrice : penser l’exposition de demain

Par Maxime
5 minutes

Une nouvelle génération de curatrices réinvente l'exposition


À l’heure où les musées et centres d’art cherchent à renouveler leurs approches et à attirer de nouveaux publics, la fonction de curatrice connaît une transformation profonde. Élodie Martin, 27 ans, diplômée d’histoire de l’art et curatrice indépendante installée à Lyon, partage son parcours et ses réflexions sur ce que doit être, selon elle, l’exposition de demain. Rencontre avec une jeune professionnelle pour qui chaque accrochage est d’abord une expérience à vivre, à questionner et à partager.


En coulisses : cheminement d’une vocation


Élodie ne vient pas d’une famille du monde de l’art. Son histoire commence dans une petite ville de province, loin des capitales culturelles. 1 J’ai aimé très tôt les musées, mais c’est lors d’une visite scolaire — un atelier avec une médiatrice passionnée — que j’ai compris que les œuvres ne s’expliquaient pas toutes seules. Il fallait les mettre en scène, les relier, donner du sens et inviter le public à s’en emparer. Ça a déclenché quelque chose chez moi.7


Après un master, quelques stages et des expériences associative, Élodie se lance rapidement dans la programmation de petites expositions à la croisée des disciplines : photo, design et art contemporain. 1 J’avais envie de décloisonner, de rendre tout cela plus vivant, de sortir de la sacralisation classique de l’exposition.7


Réfléchir l’exposition comme un espace d’échange


La jeune curatrice insiste : 1 Le rythme actuel des expositions pousse parfois à accumuler des œuvres sans toujours penser l’expérience du visiteur. Pour moi, le défi est justement de concevoir l’exposition comme un espace d’échange, d’expérimentation sociale presque.7 Elle privilégie alors les dispositifs immersifs, narratifs ou participatifs qui bousculent les certitudes.


  • Des parcours non linéaires : 1 Je refuse l’idée d’un parcours imposé, chronologique ou rigide. J’aime que le spectateur puisse circuler selon ses envies, créer son propre lien entre les œuvres, s’arrêter, simplement écouter, ou intervenir.7

  • Des formats hybrides : 1 J’expérimente souvent des ateliers ouverts, des concerts, des lectures ou des performances intégrés dans le fil de l’accrochage. On peut regarder une peinture, puis écouter un poème créé pour l’occasion, ou repartir avec une trace sonore personnelle.7

  • Une scénographie accessible : 1 L’enjeu c’est aussi de penser aux personnes peu familières de l’art, aux familles, aux publics parfois oubliés. J’essaie d’éviter le jargon, de multiplier les supports et de favoriser l’interaction.7

Favoriser l’inclusion et la diversité des voix


L’exposition selon Élodie ne peut être un instrument de domination. 1 On cite souvent la question des femmes artistes, mais la diversité est bien plus vaste. Générations, origines sociales, handicaps, thèmes absents de la “grande histoire de l’art”… Il faut donner place à d’autres récits.7


  • Co-construire avec les artistes et les publics : 1 Mon rôle n’est pas seulement de choisir, mais d’écouter. Parfois, j’invite des publics scolaires, des associations locales, ou d’anciens visiteurs à coconstruire la médiation, à poser des questions ou à choisir un “coup de cœur”.7

  • Décentrer le regard : 1 J’essaie toujours d’intégrer des artistes jeunes, des collectifs, ou de proposer au moins une œuvre issue d’une pratique amateur ou d’un autre champ culturel. Cela enrichit la rencontre et l’accrochage ne paraît plus hors-sol.7

Quels défis pour les curateurs de demain ?


Élodie alerte sur les contraintes, souvent invisibles, du métier : précarité, absence de statut clair, nécessité de multiplier les collaborations et la veille. 1 On doit s’autoformer tout le temps, se débrouiller avec peu de budget, s’adapter à des contextes administratifs ou politiques. Pourtant, l’appétit du public pour l’art vivant et surprenant n'a jamais été aussi fort.7


  • Répondre au défi numérique : 1 Depuis la pandémie, la question des expositions virtuelles s’est imposée. Entre formats vidéo, visites 360°, réseaux sociaux, il faut inventer une nouvelle grammaire. Le virtuel ne remplace pas, il complète ou démultiplie le champ de l’expérience corporelle.7

  • Développer l’éthique : 1 De plus en plus, la transparence est exigée sur la provenance des œuvres, la rémunération juste des artistes, le choix des sponsors, l’impact écologique de chaque projet.7

  • Renforcer la médiation : 1 Mon rêve, c’est que chaque exposition propose des clés de lecture plurielle — podcasts, ateliers, textes allégés, dispositifs tactiles ou même olfactifs. La médiation n’est pas un supplément, c’est le cœur de la démarche.7

Témoignages : visiteurs et artistes racontent


Lucas, 32 ans, photographe exposé :

1 Élodie a mis en avant notre collectif tout en laissant chaque artiste expliquer sa démarche. On s’est senti écoutés, jamais utilisés comme décor. Et le public a pu réagir directement pendant des rencontres, c'était stimulant.7


Samira, visiteuse lors de l’exposition “Lignes de vies” :

1 J’ai aimé la liberté de circuler, pouvoir écrire mon avis sur un mur, enregistrer un mot à emporter. Cela donnait la sensation de participer à l’œuvre, de ne pas juste consommer.7


Nouvelles tendances : vers l’exposition écologique et collaborative ?


  • L’écoconception et la sobriété : De plus en plus de curateurs et d’organisateurs réfléchissent aux supports réutilisables, à l’imprimé limité, aux transports réduits et à une logistique qui valorise les artistes locaux.

  • Le participatif : Jeux de rôle, votes collectifs sur la sélection, dispositifs contributifs (cartes blanches à des citoyens, médiateurs issus de différents horizons).

  • Le hors-les-murs : Nombre d’expériences migrent vers l’espace public, les friches industrielles, ou investissent temporairement écoles, médiathèques, parcs.

Conseils pratiques pour curateurs en devenir et amateurs d’expo


  1. Multipliez les rencontres : Échangez avec artistes, techniciens, médiateurs, publics. Chacun apporte une vision précieuse.
  2. Restez curieux : Osez sortir des sentiers battus, explorez d’autres disciplines (sciences, environnement, musique, artisanat) pour nourrir votre démarche.
  3. Interrogez vos partis pris : Pourquoi ce choix d’œuvres, de parcours, de scénographie ? Qu’apportez-vous de nouveau au récit collectif ?
  4. Soyez souples : Toutes vos idées ne seront pas réalisables, mais gardez une capacité d’adaptation à chaque projet, chaque équipe.
  5. Pensez à l’après : Comment la visite se prolonge-t-elle ? Un livret, une ressource en ligne, des retours publics, une invitation à revenir ?

Conclusion : de la mise en scène à l’expérience partagée


Les expositions sont en pleine mutation, portées par une génération de curateurs pour qui sens, dialogue et impact social ou écologique sont indissociables de la beauté plastique. Pour Élodie Martin et ses pairs, « l’exposition de demain ne sera pas qu’un alignement d’œuvres, mais un moment d’attention au monde, une invitation à agir et à se questionner ensemble ». Si la voie n’est pas exempte d’obstacles, l’enthousiasme et la créativité de ces jeunes professionnelles annoncent un avenir plus ouvert, plus collectif, où chaque visiteur devient, à son tour, acteur de la culture et du changement.

Retrouvez prochainement sur Slowvibes nos portraits de commissaires, nos retours d’expérience sur les meilleurs accrochages en France, et nos sélections d’expos à ne pas manquer pour saisir les tendances qui secouent le monde de l’art.

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